Chronique en vrac #20 : Novembre... asse pas !

Pandora's box de G.W. Pabst avec Louise Brooks, 1929
Pandora's box de G.W. Pabst avec Louise Brooks, 1929

Pour cette nouvelle et avant-dernière chronique consacrée aux calembours des mois de l’année, j’étais partie pour vous parler (encore) de ma famille. Ce «Novembre…asse pas !» familial me faisant penser à ma grand-mère maternelle qui n’aimait guère les embrassades. Et puis il y a eu cet acquittement, à Cork en Irlande, d’un homme de 27 ans accusé de viol par une jeune fille de 17 ans. Et l’argument avancé par l’avocate de l’accusé, brandissant devant la cour le string en dentelle de la victime, qui serait l’expression de son consentement. 

 

Ce jugement (un de plus) m’a mis en colère. J’ai attendu qu’elle se calme et j'ai repensé au livre d’Olivia Gazalé, « Le Mythe de la virilité, un piège pour les deux sexes » qui a, entre autres, le grand mérite d'expliquer historiquement comment s'est mis en place la domination du masculin sur le féminin. Notre boulot à tous (non les hommes vous n'êtes pas exclus du combat) est de déconstruire ce mythe ancré dans l’inconscient collectif et dont cette plaidoirie (ce n'est qu'un cas parmi tant d'autres...) est un exemple flagrant.

#thisisnotconsent
#thisisnotconsent

« Does the evidence out-rule the possibility that she was attracted to the defendant and was open to meeting someone and being with someone? You have to look at the way she was dressed. She was wearing a thong with a lace front. » a déclaré Elisabeth O’Connell. Le string en dentelle devenant une preuve qui ne pouvait exclure le fait qu’elle ait été attirée par l’accusé ou prête à rencontrer ou à être avec quelqu’un !!! Ce qui a suscité une vague de protestation, des manifestations et des photos de sous-vêtements publiées sur les réseaux sociaux avec le hashtag #thisisnotconsent. 

 

Les femmes de ma génération se souviennent peut-être de ce film avec Jodie Foster et Kelly Mc Gillis, « Les Accusés », sorti en 1988. 30 ans plus tard, c’est encore et toujours le même renversement de situation et la culpabilisation de la victime, dont le comportement, l’attitude ou les choix vestimentaires expliqueraient, voire justifieraient, qu’elle soit agressée. Cette jeune fille et toutes les femmes qui subissent des violences physiques et agressions sont victimes d'un système viriarcal qui s’est construit dès l’Antiquité et qu'Olivia Gazalé décrit fort bien. 

©Franck Pourcel / Constellation des Femmes, les souvenirs de Pénélope, Tirana, Albanie, 2011
©Franck Pourcel / Constellation des Femmes, les souvenirs de Pénélope, Tirana, Albanie, 2011

Je ne vais évidemment pas résumer en quelques paragraphes un bouquin de plus de 400 pages, dont la thèse est de démontrer que ce mythe de la virilité est un piège pour les deux sexes. Et on comprend, effectivement, comment il a pu, aussi, être un piège pour les hommes. Il n’empêche que ce mythe de la supériorité masculine, théorisé autant par les philosophes et penseurs que par les religions, pour assoir la domination du sexe masculin sur le sexe féminin, c’est d’abord la femme qui en est la victime (avec « l’étranger », le « sous-homme », « l’homosexuel »… tout individu qui ne fait pas preuve ou ne correspond pas au canons de la virilité et qui est donc un danger).

 

Je vais juste aborder un des dispositifs, sur les six qu'elle décrit dans sa première partie, par lesquels s'est opéré la "minoration historique" de la femme et son asservissement millénaire dont on ressent toujours les effets au 21ème siècle. Si les occidentales ont acquis un certains nombres de droits et vivent plus librement que les femmes et fillettes de pays moins libéraux, on vit toutes, comme elle l'écrit très justement, dans la crainte permanente du viol et de l'agression physique ou verbale. 

Ce dont s'est rendu coupable cette avocate irlandaise est donc "la justification de la violence par la culpabilité féminine". Dans la tradition judéo-chrétienne, on le sait, tout est de la faute d'Eve, qui après Pandore et Lilith, est la seule responsable de l'introduction du mal dans le monde. Ce "péché originel" se transforme au Vè siècle avec Saint Augustin en "péché de chair". Le femme devient la tentatrice, la fornicatrice, "séductrice, rusée, insoumise et curieuse", il faut donc s'en méfier et la punir. "La conscience de sa propre nature doit à elle seule engendrer la honte chez la femme" dixit Clément d'Alexandrie, un des pères de l'Eglise. CQFD. 

 

Si les mouvements féministes et la révolution sexuelle ont fait évoluer les mentalités, il reste de très nombreuses régions dans le monde où naitre fille est un calvaire (quand elles ne sont pas éliminées au stade foetal). Et comme le rappelle Olivia Gazalé, il existe d'autres punitions que la mort : les coups, les jets d'acide et le viol, "sanction la plus jouissive qui consiste à réprimer la femme par la souillure et l'humiliation." Depuis le Moyen Age, s'est donc instaurée une "culture du viol" dont le premier bénéfice pour celui qui le commet est de bénéficier, depuis toujours, d'une indulgence sociale et judiciaire. C'est la faute de la femme, soupçonnée d'être consentante dès lors qu'elle s'est montrée incapable de se défendre, et dont, de toutes façons, la parole est mise en doute puisque ayant moins de poids que celle d'un homme. 

 

Et même si aujourd'hui le viol est plus sévèrement puni par la loi, ce qui demeure une constante est le renversement de la culpabilité qui transforme la victime en fautive. Une faute inscrite dans la "mythologie primitive du péché d'Eve", une "matrice anthropologique" selon l'expression de Françoise Héritier, "un fait structurel". On pourrait continuer ad nauseam, avec le viol comme arme de guerre par exemple, ou le fait que selon certains rapports récents, la première cause de mortalité ou d'invalidité des européennes (de 16 à 44 ans) est la violence intrafamiliale. Le corps de la femme étant encore trop souvent considéré comme une propriété dont on peut librement disposer... 

 

En conclusion de son essai, Olivia Gazalé appelle donc à une refondation des masculinités, qui à l'instar des féminités, sont multiples. Et au vu des élections à la présidence de différents pays d'hommes politiques faisant de leur virilité un argument électoral, il est urgent de continuer coute que coute à combattre cet "entre-couilles" (merci Luz) viril, n'en déplaise à ceux qui considèrent que c'est bon, le féminisme, on a compris. Et bien non, tout n'est pas compris, conscient et assimilé, pour pouvoir passer à un véritable équilibre entre les deux sexes. Allez les gars, on se retrousse les manches et on avance ensemble !