Qu'ai-je vu de Saïgon ?

Saigon, théâtre, Caroline Guiela Nguyen, La Passerelle, Les Hommes Approximatifs

Je suis entrée dans la salle du Théâtre La Passerelle ce vendredi 1er février sans savoir grand chose de Saïgon. Volontairement. J'avais juste le désir de voir ce spectacle. Je ne m'attendais pas à ce qu'il me bouleverse autant. 

J'ai écouté depuis Caroline Guiela Nguyen raconter la manière dont s'est construit cette saga théâtrale, le travail avec l'équipe artistique de sa compagnie Les Hommes Approximatifs, avec les comédiens, français, vietnamiens, Viet Kieu, professionnels et non professionnels. Comment tous ensembles ils ont bâti ce "trajet de larmes particulier". Cette histoire qui se déroule sur 40 ans, du départ des français et vietnamiens de nationalité française en 56 à la levée de l'embargo sur le Vietnam en 96 et l'autorisation pour les expatriés de repasser la frontière. Une histoire française dont finalement nous savons peu de choses. 

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Crédit photo : Jean-Louis Fernandez

Et c'est là toute la magie du théâtre et de la fiction, que de nous faire comprendre à travers des émotions les drames qui se sont joués à Saïgon et leur écho infini dans la vie des protagonistes. Ils sont onze sur le plateau transformé en restaurant vietnamien comme on en connait tous. Le restaurant de Marie-Antoinette, cuisinière vietnamienne au nom d'impératrice, dont on aimerait goûter la soupe Pho et chez laquelle se retrouvent vietnamiens, femmes de colons et soldat à Saïgon, "Viet Kieu" (ces "vietnamiens étrangers" de la diaspora dont la langue même est apatride dans l'actuelle ville d'Hô-Chi-Minh) françaises et français à Paris. Ces corps et ces voix expriment à travers leurs larmes, leurs chants, leurs langues, la douleur de l'absence et du manque, la douleur du silence, celle du mensonge, malgré l'amour, sur lequel se bâtit une famille, celle de l'exil. Il faut saluer ici la mise en scène et le magnifique travail scénographique (décor, costumes, lumières, son et musique). Je n'ai pas vraiment analysé la manière dont la musique et les variations de lumière nous faisaient passer de Saïgon à Paris, de 1956 à 1996, de chapitres en chapitres. Je me suis laissée porter par le rythme, par la voix off, par ce qui se jouait là, par ce que j'apprenais de mon histoire française, j'ai frissonné et j'ai pleuré.

 

A bien des égards, "Saïgon" m'a fait le même effet que "L'Art de perdre" d'Alice Zeniter. En lisant son roman, je me suis rendue compte que je ne savais rien de l'histoire de ces algériens qui sont partis sur les derniers bateaux en 62 et qu'on a tous appelé harkis. Qui ont remplacé les vietnamiens dans les camps de réfugiés avant d'aller peupler des cités HLM et travailler dans des usines. Qui ne sont jamais retournés en Algérie, pays perdu à jamais et qui n'ont pas transmis leur langue à leurs enfants. Et je ne savais rien, ou pas grand chose, tout simplement parce que je ne m'étais jamais vraiment posé la question de ce qu'avait pu être leur vie en arrivant en France. De ce qu'elle avait pu être avant, quand l'Algérie ou l'Indochine étaient des colonies françaises, quand ces peuples vivaient sous sa domination.

 

En cours d'histoire, on apprend des dates, des faits, des noms, des lieux, des batailles. Ils ne nous disent rien de l'humain, la fiction le permet. Dans l'interview que j'ai écoutée, Caroline Guiela Nguyen parle justement de "la fiction qui nous permet d'être en dialogue l'un avec l'autre". Elle dit aussi qu'elle croit beaucoup à la réconciliation, à ce que l'on a de commun et qui se travaille ensemble. Et que le théâtre, bien évidemment est un espace qui le permet.

 

Alors qu'ai-je vu de Saïgon ? Une histoire qui m'a permis de saisir le sens profond de cette réconciliation.