Les mémoires de Michel Boudoux

En cette période de confinement où je laisse parfois filer le temps, je me suis néanmoins remis au travail sur un projet collaboratif que j’ai déjà évoqué, l’écriture des mémoires du bottier Michel Boudoux. Pour vous expliquer le pourquoi du comment de ce projet, il me faut remonter plus de dix ans en arrière, en 2008.

En juin de cette année là, l’AMA (Atelier Maurice Arnoult) avait organisé aux Ateliers de Paris une exposition pour fêter le centenaire de Maurice Arnoult, le dernier des bottiers de Belleville. J’avais connu Maurice par l’intermédiaire de quelques-unes de ces anciennes élèves qui avaient créé leur marque de chaussures. A l’époque, je tenais un blog consacré à cet accessoire, m’intéressant autant à l’histoire de la chaussure, à l’évolution des formes, aux bottiers ayant marqués cette histoire qu’aux nouveaux créateurs, aux tendances… bref je baignais dans la godasse et j’avais adhéré à l’AMA. 

 

Dans cette exposition - « Sur les pas de Maurice Arnoult, bottier à Belleville : 100 ans d’une histoire de la chaussure revisitée par ses élèves » -, nous avions aussi exposé des pieds de souliers dont la semelle intérieure était estampillée « Michel - Création fait main - Boutique 12 avenue Montaigne, Paris » que Maurice conservait dans son atelier. Je n’ai pas souvenir qu’un cartel expliquait le lien entre Maurice Arnoult et Michel Boudoux. Et Michel lui-même se souvient d’avoir été surpris, en visitant l’exposition, de voir des pieds de ses modèles exposés sans que personne n’est songé à le contacter pour lui en parler. Passée la surprise, les retrouvailles avec Maurice furent chaleureuses. Les deux hommes, qui avaient collaborés pendant plus de quinze ans, ne s’étaient plus revus depuis le début des années 90 quand Michel prit sa retraite de bottier de luxe.

Mais les artisans prennent-ils vraiment leur retraite ? En découvrant le travail de l’AMA, dont l’objectif est toujours de transmettre les savoir-faire et le métier de bottier, Michel accepta de prendre la relève et de donner bénévolement des cours au « collège » d’élèves qui s’était formé autour de Maurice. Peut-être ne l’aurait-il pas fait aussi spontanément s’il n’avait pas été lui aussi rattrapé par le métier. « Je ne pensais pas refaire un jour des souliers… », mais en 2000, sa fille qui travaillait chez Lobb lui présente Anthony Delos, maître de stage chez les Compagnons du devoir, qui cherchait un maître bottier pour transmettre les techniques de fabrication de souliers pour femmes aux jeunes apprentis en cordonnerie et botterie. C'est ainsi que Michel ressortit ses outils. 

 

Et c’est comme ça qu’à la fin de l’année 2008, je me suis retrouvée avec un tranchet dans les mains à apprendre le b.a.-ba de la fabrication d’une chaussure. Contrairement à d’autres élève qui sont maintenant en mesure de seconder Michel dans les formations proposées par l’AMA, je n’ai pas persévéré et je serais bien incapable aujourd’hui de réaliser ne serait-ce qu’un demi-canard. A moins que mes mains n’aient gardé en mémoire quelques gestes… 

 

Des anecdotes les plus mémorables que Michel nous racontait pendant ces séances d’apprentissage, celle concernant la conception et la fabrication chez le bottier René Mancini de la première paire de sandale bicolore pour Coco Chanel m’a certainement le plus marquée. Je ne vais pas tout vous raconter ici, ce n’est pas le propos. Mais tout comme l’Histoire est sélective, celle de la mode l’est aussi. Il n’existe pas de page Wiki sur René Mancini alors qu’il fut en son temps un bottier tout aussi renommé que les Massaro ou Roger Vivier. Michel Boudoux, qui a travaillé à ses côtés pendant vingt ans, le considère comme son maître et dans son désir de raconter sa vie, il y a aussi celui de rendre hommage à Mancini. 

 

A la mort de Maurice Arnoult en 2010, Michel prit véritablement la relève et devint responsable de la formation à l’AMA. Son implication et son dévouement permettent depuis quelques années à l’association de proposer une formation unique en France. Il en est le maître bottier et la cheville ouvrière. Mais au delà des gestes, de la technique et du savoir-faire, des anecdotes, c’est tout une histoire de la haute couture, de la mode et de l’artisanat de luxe qui se dessine à travers les souvenirs de Michel. Lui, que rien ne prédisposait à manier le tranchet, a passé sa vie aux pieds des femmes, célèbres et anonymes, leur offrant le luxe du sur-mesure. Il en parle avec simplicité et c’est ce que je vais tenter de retranscrire le plus fidèlement possible. En espérant que cela vous intéressera !